Le vagabond
Pour tout autre que vous je suis un inconnu Les bois et les rochers ce sont mes seuls refuges. Je suis un vagabond et vous êtes mes juges. Si vous êtes un vagabond répond le procureur Un homme sans aveu, sans travail, sans asile Des mendiants en un mot vous et votre famille Il en passe deux cents chaque mois devant nous. On nous connaît, allez, vite, défendez vous. Je suis jugé d'avance. Me défendre et bien soit Ce sera long je pense, je vais auprès de vous remplacer l'avocat Tâche bien périlleuse et rôle délicat Allons passez enfants, écoutez mon histoire Accordez un moment à ma pauvre mémoire Puis vous jugerez si ce pauvre homme Accablé par la fatalité a bien mérité Les rigueurs d'un arrêt injuste ou trop sévère. A 10 ans oh courage, à côté de mon frère Je travaillais bien dur à préparer les liens. A 16 ans j'étais seul car j'étais orphelin. Je n'avais qu'une sœur, une adorable fille C'était toute ma joie et ma seule famille Et nous avions tous les deux la force et la santé A défaut de fortune elle avait sa beauté Trésor du malheureux qui est souvent funeste. Ce qu'elle est maintenant..épargnez moi le reste. Or plus tard, j'épousais un ange de douceur Tendre rayon d'amour qui m'apporta le bonheur. J'étais heureux alors, quand dans mes bras tremblants Je laissais tout ému mes deux petits enfants Lorsqu'un cri plus fort que l'éclat du tonnerre Mit fin à ce bonheur; ce cri c'était la guerre. Alors sacrifiant tout; ne songeant qu'au devoir Je les quittais la nuit sans même dire au revoir Pour éviter les cris, les plaintes, les larmes Parti sans remord me ranger sous les armes. C'était 1914, oh que ce jour fut beau. Et quand sous les plis de notre cher drapeau Je partis tout confiant, prêt à donner ma vie N'ayant qu'un seul nom :l'amour de la patrie. Je combattis en Belgique à Thuin et Charleroi Et chaque jour devenant de plus en plus vaillant Quand j'entendis enfin aux cris patriotiques Liberté, liberté, vive la République Le soir de ce beau jour fil briller sur mon cœur Ce glorieux ruban de la Légion d'Honneur Soudain un obus éclate, me terrasse la face contre terre N'écoutant que mon courage, j'essayais de me relever Mais ma blessure hélas m'empêchait de marcher. Ce fut à Erfürt ville allemande Que fut la captivité de mes tristes jours. La liberté, prussiens, je vous demande… De l'année 1914 je me souviendrais toujours. Ah quelle amertume, alors, lorsqu'il fallait manger Pour la première fois le pain de l'étranger. Et lorsque je revins dans mon pauvre village Je vis ma maison au milieu de l'esclavage. Plus d'asile, plus rien que des restes fumants. Et puis à l'hôpital ma femme et mes enfants. Vous peindre ma douleur est je crois inutile Me trouvant désormais sans outils sans asile. Après de longs mois de captivité, J'étais alors réduit à la mendicité Travailler maintenant, veux-t-on m'en donner de l'ouvrage J'en cherche tous les jours partout sur mon passage. Mendier, mendier avec la croix d'honneur, cela ne se peut pas Si je suis un vagabond je relève la tête Je veux me montrer fort à travers la tempête Et si je réclame de vous l'arrêt de la liberté Trop heureux si je puis à ma postérité Signer un nom sans tâche au jour de la vengeance Quand il faudra mourir pour notre chère France |